samedi 24 octobre 2009

La semaine du créole

L'écrivain martiniquais Raphael Confiant vient de publier sur son site Montray Kréyol (http://www.montraykreyol.org) un article socio-historique très intéressant sur la langue créole. Chien Créole en reproduit ici un très large extrait :

LE CREOLE, CETTE LANGUE ORPHELINE

(...) On peut légitimement se poser la question de savoir pourquoi dans toutes les revendications identitaires ou nationalitaires à travers le monde, la langue joue un rôle fondamental, hormis dans les pays créoles et singulièrement en Martinique.

(Photo FG)

Les Kurdes, les Berbères, les Basques, les Catalans, les Corses, les Quechua, les Mayas, les Tahitiens etc…placent au premier rang de leurs revendications la revendication linguistique. Le fait que le gouvernement turc vienne, le mois dernier, d’autoriser l’ouverture d’une chaîne de télé en kurde a été considéré par les Kurdes comme une grande victoire. En Algérie, les raisons de l’irrédentisme de la Kabylie tiennent beaucoup au fait que ses habitants refusent de se voir imposer la langue arabe. Et, chose amusante, le gouvernement autonome de Catalogne a décidé de subventionner aussi les films pornographiques, comme il le fait pour les autres films joués en catalan, au motif que la langue doit pouvoir « pénétrer dans tous les domaines ». On ignore si le fonctionnaire du Ministère catalan de la culture qui a choisi le mot « pénétrer » en rédigeant ce décret l’a fait parce qu’il était fatigué ce jour-là ou parce qu’il a voulu faire preuve d’humour. Bref, tous les peuples, en état de revendication identitaire, sont farouchement accrochés à leur langue, sauf nous.

Pourquoi ?

LANGUE ORPHELINE

Parce que le créole est une langue orpheline ! Cela a été expliqué dans la « Charte culturelle créole » publiée par le GEREC il y a 30 ans déjà, mais apparemment personne n’y a prêté attention. Commençons donc par le commencement : le créole se met en place en à peine une cinquantaine d’années, entre 1620 et 1670, les premières années donc de la colonisation des Antilles par les Français. Le créoliste allemand Ralph Ludwig a une jolie expression pour décrire ce phénomène : il parle, en effet, de « naissance éruptive ». C’est que lorsque Caraïbes, Français et Africains se sont retrouvés à Saint-Christophe (aujourd’hui St-Kitts), en Guadeloupe, en Martinique ou à Sainte-Lucie, il a fallu qu’ils trouvent rapidement un moyen de communication entre eux. Le créole est donc né d’une urgence communicative. D’habitude, les langues mettent des siècles à se former ! D’aucuns pourraient se demander pourquoi les maîtres, les Français donc, n’ont pas imposé leur langue à l’instar des Espagnols ou des Portugais dans le reste de l’Amérique. La raison en est fort simple : le français tel qu’on le parle de nos jours n’existait pas encore en 1620, ni même en 1635 lorsque les Français colonisent la Guadeloupe et la Martinique. Chaque province de France parlait son propre dialecte : la Normandie le normand, la Vendée le vendéen, le Poitou le poitevin etc…A Paris et en Ile-de-France, on parle le francien qui progressivement sera écrit et deviendra le français, mais très progressivement car en 1789, par exemple, les révolutionnaires chargèrent notre cher Abbé Grégoire, membre par ailleurs du « Comité des Amis des Noirs », de mettre sur pied une commission chargée de « l’éradication des patois de France », car seuls 1/3 des habitants de l’Hexagone comprenaient…le français.

RENIEMENTS DU CREOLE

Pour en revenir à la naissance du créole, 1635 est aussi l’année où le cardinal Richelieu crée l’Académie française afin d’élaborer une orthographe et de faire un dictionnaire. Donc cet absence de langue standardisée chez les colons et la multiplicité des langues en présence (arawak, caraïbe, normand, vendéen, poitevin, wolof, éwé, fon etc.) a créé un boulevard pour que naisse une nouvelle langue qui permettra à tout le monde de se comprendre : ce sera le créole. Langue qui a été créé par les 3 groupes en présence : les Caraïbes, les Français et les Africains. Comme on le sait, durant les cinquante premières années de la colonisation, la canne à sucre n’existe pas encore aux Antilles et le nombre de Blancs et de Noirs y est sensiblement égal. Il y a beaucoup de concubinage entre les deux ethnies et même parfois des mariages comme l’attestent les registres paroissiaux. L’apparition de la canne va bouleverser le paysage insulaire et chambouler cette petite société. Les colons, de gueux qu’ils étaient deviennent subitement riches : ils passent de l’état d’habitant à celui de planteur, de celui de colon à celui de Béké. Immédiatement, ils instituent le « Code noir » (1685) qui va instaurer une sorte d’apartheid avant la lettre. Du coup, les Békés vont renier le créole, leur langue, celle qu’ils avaient contribué à créer avec les Caraïbes et les Noirs. Ils vont la qualifier de « jargon des Nègres » ou de « patois des Noirs » et feront venir des précepteurs de France pour éduquer (et donc apprendre le français de Paris) à leur enfants. Ce rejet est, toutefois, purement idéologique car les Békés ne cesseront jamais jusqu’à aujourd’hui de parler créole. Il s’agissait pour eux de ne plus rien partager avec les Nègres.

Le créole devient donc vers la fin du XVIIe siècle une première fois une langue orpheline.

Entre temps, le groupe né du concubinage des Blancs et des Négresses, les Mulâtres donc, va se battre pour avoir un certain nombre de droits, cela tout au long du XVIIIe siècle. Bien que de père (ou de grand-père) blanc, ils subissent moult vexations, n’ont pas le droit de porter l’épée ni d’exercer certaines professions. Le champ politique leur est barré et quand ils s’insurgent (voir l’affaire Bissette), ils sont emprisonnés ou déportés. Le groupe mulâtre trouvera en la métropole, ou plutôt chez les démocrates et socialistes de la métropole, une oreille attentive à compter du XIXe siècle et parfois un soutien actif. On comprend pourquoi il se détournera de la langue et de la culture créoles pour vouer un culte quasi idolâtre à la langue et la culture françaises. Ce que les Nègres traduisent par l’expression suivante : « Dépi an Milat ni an vié chouval, i ka di Nègres sé pa manman’y » (Dès qu’un Mulâtre possède un simple cheval, il dit qu’il n’a pas une négresse pour mère). C’est le deuxième reniement du créole qui se produit au tournant des XVIIIe et XIXe siècles.

Le créole est une deuxième fois orphelin, mais bien sûr, les Mulâtres ne cesseront jamais, eux aussi, de parler créole.

1848 arrive avec l’abolition de l’esclavage. On ôte les chaînes des pieds des Nègres, mais on ne leur donne rien. Aux Etats-Unis, chaque ancien esclave se voit offrir « 22 acres and a mule » (22 acres de terre et un mulet). Du coup, le Nègre antillais a trois possibilités : ou bien retourner travailler comme ouvrier agricole sous-payé sur la même « habitation » où il avait été esclave ; ou bien monter dans les hauts mornes pour y défricher des jardins créoles et y vivoter ; ou bien aller à l’école (ou envoyer ses enfants à l’école) pour acquérir une éducation et donc échapper à l’emprise du Békés toujours en quête de coupeurs de canne, d’amarreuses et de « ti-bann ». Les trois solutions seront mises en œuvre par le groupe nègre, mais la troisième finira, dans la première moitié du XXe siècle, par l’emporter : le roman « La Rue Cases-Nègres » de Joseph Zobel l’explique fort bien. Or, cette école qui devient la Terre promise pour les Nègres, elle ne connait qu’une langue et une culture : la langue et la culture françaises. Tout ce qui est créole, à commencer par le parler, y est banni. Les Nègres n’ont donc pas d’autre choix que de s’embarquer dans le français, tout comme les Mulâtres avant eux. Ils vont à leur tour fétichiser, idolâtrer ce qui fait figure de sésame pour entrer dans le monde « civilisé ». Les mères, soucieuses de l’avenir de leurs enfants, lanceront à leur marmaille : « Man ka défann ou palé kréyol ! » (Je t’interdis de parler le créole !). Les instituteurs mulâtres et nègres pourchasseront les créolismes dans les devoirs. Les politiciens envoûteront les foules à « coup de bel français », y compris Césaire.

Le créole devient pour la troisième fois une langue orpheline.

Et puis, vers le milieu du XXe siècle, les « engagés » indiens et chinois renieront à leur tour le créole, cette langue qui leur avait pourtant permis, lors de leur difficile installation aux Antilles à compter de 1853, alors qu’ils étaient venus remplacer les Nègres dans les champs de canne, de s’adapter au pays et de s’y enraciner. Une fois sortis de l’ « habitation » un siècle plus tard, une fois qu’ils acquerront des biens (terres, bétail, compagnie de transport, etc...), ils feront exactement comme les Békés, les Mulâtres et les Nègres : ils jetteront le créole aux oubliettes. On peut donc dire qu’il existe une sorte de loi historique au sein de nos sociétés insulaires : dès qu’un groupe social monte dans l’échelle sociale, dès qu’il parvient à grimper deux ou trois barreaux de ladite échelle, la première chose qu’il s’empresse de faire, c’est de se débarrasser de la langue et la culture créoles. C’est de les renier. (à suivre)

Raphaël Confiant

1 commentaires:

Anonymous le visiteur a dit...

1) Première nécessité:
être dans sa culture
se sentir bien
se sentir à l'aise
ne pas avoir à s'adapter aux autres pour une histoire de fric

2) Seconde nécessité
éviter la guerre entre les pauvres
pas d'histoires entre eux
sinon les riches s'amusent bien à leurs dépens

25 octobre 2009 à 07:20  

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