mardi 2 août 2011

L'AFFAIRE LAUTRIC, UNE AFFAIRE ÉTOUFFÉE ?

LES ZONES D'OMBRE AUTOUR DE LA MORT DE JACQUES BINO (5ème partie)

Dans ce contexte explosif, qui était celui de la Guadeloupe après le meurtre de Jacques Bino, l'empressement de la police à trouver un coupable est tout à fait compréhensible. Il est incontestable que si les soupçons s'étaient portés sur elle ou sur les gendarmes mobiles, la réaction des jeunes sur les barricades auraient pu être extrêmement violente. On sait également à quelle vitesse peuvent se propager toutes sortes de rumeurs dans ce genre de situation. Il n'est toutefois pas interdit de se demander si cette exigence de résultats immédiats n'a pas compromis l'objectivité de l'enquête ?

Affichette publiée à Montreuil en juillet 2010, publiée sur le site Le Jura Libertaire

On peut aussi s'interroger sur l'obstination de la justice à refuser que la CGTG se porte partie civile dans cette affaire. Voilà un syndicaliste abattu dans un contexte de conflit social aigu ; son syndicat demande à se porter partie civile et sa demande est rejetée au prétexte que la CGTG n'aurait pas subi de préjudice direct ! La CGTG fait logiquement appel de cette décision qui se voit confirmée par une deuxième ordonnance d'irrecevabilité ! Depuis, Jean-Marie Nomertin, le secrétaire général de la CGTG qui dès le matin du 18 février 2009 se posait des questions sur les conclusions pour le moins hâtives du procureur et évoquait déjà des zones d'ombre, dénonce haut et fort une justice qui a des choses à cacher. L'enquête de Mediapart semble lui donner raison. Pour Jean-Marie Nomertin, Ruddy Alexis n'est qu'un bouc-émissaire et il ne se gêne pas pour le dire lors des meetings du LKP. Elie Domota, pour sa part, a établi un parallèle entre le meurtre de Jacques Bino et la mort très suspecte de Charles Balagne, alors secrétaire général de l'organisation indépendantiste UTA, tué un soir de 1971, tandis qu'il rentrait d'une réunion syndicale, dans le cadre d'une grève qui s'éternisait.

Comme Frédéric Gircour plusieurs mois auparavant, Erich Inciyan s'interroge sur la façon dont les enquêteurs ont traité l'agression subie par Jimmy Lautric, ce jeune sur qui a tiré un des quatre hommes du commando intervenu sur le pillage de la bijouterie Tout l'or du monde. Jimmy Lautric a déclaré s'être approché de la bijouterie par curiosité, sans vouloir prendre part au casse. Le fait qu'il ait été atteint de dos tend à confirmer ses dires, puisqu'une foule de spectateurs était amassée devant la boutique. Notons au passage que Jimmy Lautric, même s'il s'est « rangé » est quelqu'un de « défavorablement connu des services de police », comme on dit. Est-ce vraiment un hasard si c'est lui qui a été tiré comme un lapin ? D'autre part, alors que la police est totalement débordée par une impressionnante multiplication de pillages, pourquoi choisir d'aller attaquer quelques cent cinquante jeunes sur leur territoire, dont beaucoup étaient armés, pour les dépouiller de ce qu'ils viennent de sortir d'une bijouterie qui n'a rien d'exceptionnelle ? On peut s'étonner que le commando ait pris autant de risque en s'attaquant aux jeunes de la cité, en risquant de commettre un homicide volontaire sur la personne de Jimmy Lautric, tout ça pour ne même pas se donner la peine d'entrer dans la bijouterie pour finir de rafler ce que les pillards n'avaient pas eu le temps de sortir... La piste crapuleuse ne semble pas très cohérente.

On n'a pas de certitude sur le fait que ce soit une brenneke qui a touché Jimmy Lautric, puisque la balle est ressortie et qu'elle n'a pas été retrouvée. Néanmoins, le fait même qu'elle ait traversé de part en part sa cuisse indique qu'il s'agissait d'une balle de gros calibre. Malheureusement, la zone n'a pas été sécurisée. Il faut reconnaître que les conditions pour que la police fasse son travail ce soir-là n'étaient pas réunies : les policiers ont essuyé des jets de pierres, de bouteilles, des tirs de plombs. Nous le disions, ils n'ont pu pénétrer dans la cité Henri IV que plus de deux heures après le meurtre de Jacques Bino. Aucun doute sur le fait que les mêmes risques existaient juste à côté, sur le boulevard Légitimus. Comme Lautric a été opéré en urgence à son arrivée au CHU, l'étude a posteriori de la blessure, n'a pas permis de déterminer précisément si elle avait été provoquée par une brenneke. Un seul élément aurait éventuellement pu permettre d'établir quelques constatations sur le diamètre précis de la balle et éventuellement la nature de la poudre : le trou laissé sur le short que Jimmy Lautric portait le soir en question. Ce short, comme la procédure le prévoit, a été remis par le CHU à des policiers en uniforme venus récupérer les affaires et se présentant comme faisant partie du commissariat de Gambetta. Lorsque la mère de Jimmy a voulu récupérer ses affaires qui incluaient son portable, il lui a été répondu que le commissariat de Gambetta ne les avaient jamais eues en sa possession. Le tour des différents services de police ne donnera jamais rien non plus. Un cas qui n'est pas sans rappeler une information concernant le soir du meurtre, livrée par le site d'information Carib Creole News (CNN) :

« Caribcreole a appris, au cours de son enquête, que la sacoche personnelle de Jacques Bino, contenant des "documents", n'a pas été retrouvée. En tout cas, pas restituée à ses proches. Qui l'a emportée ? » (1)

Mais il y a plus troublant encore. Des policiers de la PJ sont allés recueillir le témoignage de Jimmy Lautric à l'hôpital, alors qu'il se réveillait à peine de son anesthésie. Après avoir répondu à leurs questions, il a insisté pour porter plainte auprès d'eux, contre X. Jusque là, rien que de très normal. Ce qui l'est moins, c'est qu'ils sont revenus moins de deux heures après. La mère de Jimmy était alors au côté de son fils. Ils ont exigé de Jimmy qu'il déchire devant eux la copie de la plainte qu'ils lui avaient remise. Devant le refus de la mère, ils l'ont fait eux-mêmes. Ce fait a été rapporté dans le reportage de Lise Dolmart sur RFO qui a révélé toute cette affaire. Le procureur, interrogé par la journaliste, a reconnu que si sur la forme, ça pouvait paraître choquant, sur le fond, il n'y avait rien d'anormal car la plainte n'avait pas été prise par le bon service. Pour Sarah Aristide, l'avocate de Jimmy Lautric :

« Maître Ezelin, Maître Chevry et moi-même considérons qu'il y a eu tentative de meurtre sur la personne de monsieur Lautric. Dès lors que la brigade criminelle se déplace, elle peut prendre en charge plusieurs affaires. »

En fait, c'est le procureur et lui seul qui détermine sa mission. Autrement dit, il a dès le départ fait le choix de dissocier les deux affaires. Maître Aristide dénoncera également le fait qu'il aura fallu beaucoup de patience et d'insistance pour que les policiers du commissariat de police nationale (la première plainte avait été enregistrée par la PJ) consentent à enregistrer la plainte déposée ensuite par la mère de la victime.

Comment expliquer cette volonté délibérée et immédiate de ne pas faire le lien entre l'affaire Bino et l'affaire Lautric ? Alors que les émeutes, les pillages et les affrontements se multipliaient sur tout le territoire de la Guadeloupe, répétons-le, les deux seules personnes à avoir été touchées par balle létale l'ont été dans un périmètre de tout juste 200 mètres, des deux côtés du fameux barrage d'Henri IV et à quelques dizaines de minutes d'intervalle. Il y a dans le cas présent des similitudes de lieu, de temps et jusque dans la nature des blessures...

A suivre...

Extrait de "LKP, le mouvement des 44 jours", Gircour Frédéric et Rey Nicolas, Lienédition Syllepse (2010)


(1) Carib Creole News, 2 mars 2009, « justice : mystère autour de la mort de Jacques Bino » (http://www.caraibcreolenews.com/template.php?at=1043)

Épisodes précédents :

1ère partie : Les faits (http://chien-creole2.blogspot.com/2011/04/le-17-fevrier-2009-alors-que-la_26.html )

2ème partie : Fausses pistes (http://chien-creole2.blogspot.com/2011/04/fausses-pistes.html )

3ème partie : Ruddy Alexis (http://chien-creole2.blogspot.com/2011/05/ruddy-alexis.html )

4ème partie : Les charges contre Ruddy Alexis (http://chien-creole2.blogspot.com/2011/06/les-charges-contre-ruddy-alexis.html )

4 commentaires:

Blogger Nikki Elisé Plasticienne a dit...

Et on regarde encore des séries américaines sur nos chaînes tv ???

2 août 2011 19:02  
Anonymous Le visiteur a dit...

Pendant les 44 jours, vu tous les marioles qui se sont improvisés commando LKP, qui ont empêché accès à l'hôpital, bloqué l'approvisionnement des boutiques des petits bleds etc..., y'a bien dû avoir aussi des règlements de compte, non ?

5 août 2011 01:59  
Blogger Frédéric a dit...

Personne n'a jamais essayé de condamner l'entrée du moindre hôpital de Guadeloupe, faut se renseigner avant de dire n'importe quoi ... Quand aux boutiques des petits bleds, on appelle ça des lolos et ils aussi ont pu fonctionner contrairement aux magasins de moyenne importance, ou aux supermarchés...

5 août 2011 06:30  
Anonymous Le visiteur a dit...

bon, ben alors, parlons d'autre chose,
je sais pas moi, vous avez pris des photos sur le pont de la Boucan pendant les 44 jours ou est-ce que c'était pas possible d'aller dans le secteur ?
Remarquez, vous avez peut-être peur des fusils de chasse, ce que je peux parfaitement comprendre.

5 août 2011 07:39  

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