jeudi 28 avril 2011

Fausses pistes


LES ZONES D'OMBRES AUTOUR DE LA MORT DE JACQUES BINO (2ème partie)


Une Bavure ? 

La thèse de la bavure, le procureur l'évoque dans une interview accordée à France-Antilles :

"La bavure policière a été écartée avant l'ouverture d'information de manière assez claire. Pour arriver jusqu'au corps de monsieur Bino, les forces de l'ordre ont mis quasiment deux heures. Et des témoignages, certains assez précis, excluent la présence d'éléments de police sur le barrage à ce moment-là." (1)

Pourtant, ce ne serait pas la première fois que la police commettrait une bavure de ce type, comme ce fut le cas avec ce petit Serbe, Todor Bogdanovic, huit ans, tué d'une balle brenneke spécial gros gibier (exactement la même balle qui a tué Jacques Bino - NDLR), en 1995, à un barrage de police près de la frontière italienne, alors qu'il dormait à l'arrière du véhicule familial(2). Erich Inciyan, dans son article intitulé "Guadeloupe, qui a tué le syndicaliste Bino ?", a mené une investigation approfondie sur cette affaire et a pu avoir accès au dossier d'instruction : 

"Les policiers auditionnés ont indiqué que les munitions "gros gibier" avaient été retirées de la dotation policière par leur hiérarchie, au début de la grève générale, pour éviter tout dérapage catastrophique. Un seul fonctionnaire a expliqué que des balles "brenneke" avaient été placées "en reserve dans nos véhicules, conditionnées dans leurs boîtes". Mais en certifiant : "nous ne les avons pas utilisées."(3)

Mediapart, pour lequel travaille Erich Inciyan, est un journal payant accessible sur internet créé et dirigé par Edwy Plenel, qui fut le directeur de la rédaction du Monde, de 1996 à 2004.

Si Mediapart laisse planer le doute avec cette information, plusieurs éléments nous conduisent à penser que ce n'est pas une bavure policière, au sens d'une erreur ou d'un dérapage, qui serait à l'origine de la mort du syndicaliste. Tout d'abord, même si un policier admet que certains d'entre eux disposaient de ces munitions dans leur coffre, il faut reconnaître que pendant les jours de violence, à aucun moment, la police, pourtant plusieurs fois mise en difficulté,  n'a tiré autre chose que des gomme-cognes, autrement dit des balles en caoutchouc ; tout comme il apparaît, jusqu'à preuve du contraire, que les jeunes de leur côté n'ont tiré que des plombs. Les seuls à avoir été touchés par des balles mortelles sont Jacques Bino et Jimmy Lautric. La théorie de la bavure laisserait supposer qu'un policier de la BAC, par exemple, aurait atteint le barrage d'Henri IV, ce qui ne semble pas être le cas, comme le précise le procureur Jean-Michel Prêtre dans le passage pré-cité. Même en faisant cette supposition hasardeuse, pourquoi celui-ci se serait-il senti menacé, ou aurait-il voulu s'en prendre à un véhicule faisant tranquillement son demi-tour à plus de cent mètres ? A moins qu'il nous manque un élément de compréhension fondamental, ce qu'on ne peut exclure totalement, la piste de la bavure semble bien ne mener nulle part. 

Par ailleurs, dans la mesure où ce n'est pas une, mais deux balles qui ont atteint le véhicule en mouvement et son conducteur cette nuit-là, à plus de cent mètres de distance, la précision que cela implique ne laisse qu'une infime possibilité pour qu'il puisse s'agir de balles perdues, tellement infime qu'on semble pouvoir l'écarter. Et surtout, toujours selon Erich Inciyan, de nombreux témoignages font état d'un tireur dont le visage était masqué, en tenue de camouflage militaire. On peut en déduire qu'il portait une cagoule et un treillis. Si ça n'exclut pas à 100% qu'il ne puisse s'agir d'un membre de la police, on comprend bien en tout cas, que cette description ne colle absolument pas avec celle des gardiens de la paix ou des policiers de la BAC qui arpentaient Pointe-à-Pitre ce soir-là... Par contre, la description pourrait parfaitement correspondre à celle des membres du commando ayant ouvert le feu sur Lautric, peu de temps après... Enfin, Médiapart révèle qu'avant de tirer, l'individu aurait crier "messieurs, voici la BAC". C'était donc, soit effectivement un jeune qui a cru tirer sur une voiture de la BAC, comme la thèse officielle l'affirme, soit un individu, qui à la faveur de l'obscurité et le visage cagoulé, aurait voulu se faire passer pour tel, mais n'allons pas trop vite, comme dirait Monsieur X (4).

(1) France Antilles, 3 avril 2010, "meurtre de Jacques Bino : l'enquête pointée du doigt"
(2) Henry, Michel, 18 décembre 1998, "En 1995, un clandestin était tué à la frontière italienne. procès de l'Etat ou d'un policier trop nerveux ?", Libération.fr
(3) inciyan Erich, 30 mars 2010, "Qui a tué le syndicaliste Jacques Bino ?", Mediapart (www.mediapart.fr/journal/france/300310/guadeloupe-qui-a-tue-le-syndicaliste-jacques-bino)
(4) Monsieur X est l'interlocuteur radiophonique du journaliste Patrick Pesnot, qui chaque samedi à 13h00, sur France Inter, dévoile les dessous d'affaires sensibles, dans l'émission culte, "Rendez-vous avec X".


Des arrestations à tout prix

Le 20 février 2009, deux jours après la mort de Jacques Bino, à 6h30 du matin, des hommes cagoulés et armés ont fait exploser la porte du petit appartement où Patrice Prixam , étudiant en droit, vit avec sa grand-mère.

Porte de l'appartement de la grand-mère de Patrice le 20 février 2009 (photo FG)

Celle-ci, terrorisée, a été violemment plaquée contre le mur tandis qu'une demi-douzaine d'autres encagoulés s'introduisaient brutalement dans la chambre de Patrice, qui était encore au lit : 

"En fait, je n'ai rien compris à ce qui m'arrivait. Ca a été tellement rapide et brutal... Ils m'ont frappé sauvagement et quand j'ai réalisé, j'étais menotté, assis sur le lit. C'est seulement quand j'ai vu une femme entrer avec un T-shirt avec écrit Police Judiciaire que j'ai compris que les types cagoulés qui me sont tombés dessus étaient des policiers." (5)

Selon le procureur, trois témoignages anonymes l'identifiaient formellement. Patrice Prixam a a aussitôt protesté de son innocence. Il a expliqué pour Chien Créole comment il s'est sorti d'affaire : 

"Patrice Prixam : Déjà ils n'ont rien trouvé chez moi, et puis c'est mon ordi qui m'a sauvé : ce soir-là, je tchattais avec mes amis. Je sortais un peu, sur le pallier, comme à mon habitude et ce que je voyais, je l'écrivais sur MSN.

Chien créole : Et qu'est-ce que tu as vu ce soir-là ? 

PP : Il y avait beaucoup d'animation. J'ai entendu des coups de feu et j'ai vu une trentaine de jeunes cagoulés passer en face. Les policiers ont pris mon unité centrale d'ordinateur, on fait parler l'historique et ont compris que je n'avais rien à voir avec ça. A l'heure du coup de feu, j'étais en train d'écrire, par chance ! Et puis je n'avais pas de trace de poudre sur les mains. Ils m'ont demandé en me libérant de ne pas trop faire de vague avec cette affaire." (6)

Patrice Prixam, le jour de sa libération (photo FG)

Relâché deux jours après, le visage tuméfié, Patrice Prixam a exprimé sa colère et son incompréhension à Frédéric Gircour qui l'interviewait : 

"Patrice prixam : Hier, je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, aujourd'hui, je suis écoeuré, en colère. Je ne peux pas laisser passer ça.  ils ne peuvent pas arriver comme ça chez quelqu'un, lui casser la figure, l'emmener juste parce que quelqu'un l'a dénoncé. je leur ai dit, je comprends que vous fassiez votre boulot, je suis étudiant en droit, mais je ne peux pas accepter la méthode ! Sans compter qu'ils ont laissé ma grand-mère comme ça, après l'avoir bousculée, dans un appart qui ne fermait plus, en jetant toutes ses affaires et les miennes par terre. Heureusement que les gens de l'association la Tyrolienne qui soutient les locataires de la cité Henri IV sont venus l'aider, en lui changeant la serrure très rapidement. 

Chien Créole : C'est ta grand-mère qui t'a élevé ? 

PP : Oui ma mère est décédée quand j'avais six ans et après ça mon père est parti. Depuis je vis avec elle. On survit avec sa petite retraite, ce n'est pas facile tous les jours. 

La grand-mère de Patrice, le 20 février 2009 (photo FG)

CC : Est-ce que cet épisode t'a encore plus motivé à étudier le droit, pour réparer les injustices comme celle que tu viens de vivre et qui s'est heureusement bien terminée ? 

PP : J'étais déjà bien motivé avant. Je veux m'en sortir. Dès que les gens apprennent que tu viens d'Henri IV, tu es tout de suite catalogué  comme voleur, dealer ; ils vont jamais penser qu'il y a des étudiants, d'autres jeunes que ces jeunes là ça. J'ai envie de m'en sortir pour dire à tous ces gens, je viens d'Henri IV, j'ai réussi et je vous emmerde ! Ca, c'est un truc que la grève a montré : si tu veux quelque chose, il faut aller le chercher." (7)

A peine quatre jours plus tard, après avoir dû admettre son erreur, le 26 février, le RAID investissait un nouveau domicile, celui d'un certain Ruddy Alexis, la nouvelle personne soupçonnée par la police d'avoir abattu Jacques Bino."

A suivre...

(5) Gircour, Frédéric, 22 février 2009, "Sauvé par son ordinateur", Chien Créole (http://www.chien-creole.blogspot.com/2009/02/libere.html). Sur cette affaire, lire aussi : Gircour, Frédéric, 20 février 2009, "Arrestation d'un jeune soupçonné d'avoir tué Jacques Bino", Chien Créole (http://www.chien-creole.blogspot.com/2009/02/arrestation-dun-jeune-soupconne-davoir.html)
(6) ibid
(7) ibid

Extrait de "LKP, le mouvement des 44 jours" de Frédéric Gircour et Nicolas Rey, aux éditions Syllepse, 2010

1 commentaires:

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21 janvier 2013 02:59  

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